Le yoga comme retour à la Nature…

Yoga et Nature – fantasme ou réalité ?
Cet article est paru dans Infos Yoga n°146, une revue de yoga où j’ai la chance de pouvoir être occasionnellement publiée. Elle est destinée à un vaste public qui va du débutant au professeur confirmé. Le magazine traite à la fois de la pratique (séances de yoga, postures, respiration, méditation…) et de sujets de réflexion autour des fondements du yoga.
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« Yoga et Nature… » Que nous chuchote notre mental d’Occidental ? De vertes vallées, une nature sauvage, pure et douce dans laquelle nous pourrions pendant un instant faire quelques postures ou méditations pour effleurer du doigt le fantasme de la paix intérieure et de l’union retrouvée. C’est d’ailleurs de cette façon que commence la première vidéo proposée par un moteur de recherche quand on tape « yoga et nature » : « Pratiquer en extérieur, c’est une reconnexion essentielle avec les éléments qui nous entourent. Pouvoir s’unir avec l’air, la terre, le soleil, tous les végétaux, … [suit la liste de tout ce qui existe dans la « nature »] ce grand tout, cette totalité et ne jamais oublier ce lien qui nous unit à elle. Nous allons revenir vers une authenticité avec cette pratique en extérieur. »
Cette appétence pour l’authenticité et le retour à la simplicité des éléments, si caractéristique de notre monde occidental, montre simplement l’ampleur de la dualité dans laquelle nous vivons et à quel point nous nous sommes extraits de notre environnement.

La séparation entre l’Homme et la Nature est une invention occidentale, tout le contraire de la vision de la plupart des peuples autochtones pour qui il y a continuité entre l’humain et le non-humain. Quand Shankara commente le Yoga Sûtra au 8ème siècle, le souci principal du yogi semble être de bien orienter son ermitage par rapport au soleil, de trouver le type de peau idéal qui recouvrera son siège et d’éviter d’être mangé par une panthère. Le yogi d’alors pratique dans son milieu naturel. Il ne cherche pas de paysage inspirant car il fait partie de ce paysage – « je suis le fils de la Terre, la Terre est ma Mère » (Aharva Veda, 12.1.12) – et le voyage se fait essentiellement assis, dans l’intériorité. Les dieux hindous reflètent eux aussi cette continuité de l’homme avec la nature ; pensons à Ganesh ou Hanuman et à leur aspect mi-homme mi-animal, ou encore à Durga et son tigre (parfois son lion) Shiva et son taureau. Les textes sanskrits fondateurs du proto-hindouisme – les Vedas ou les Upanishads – affirment que Brahman (la divinité suprême) se fait nature, devient le monde en l’engendrant[1]. Cette façon de penser conduit à une sorte de divinisation de la Nature où l’homme fait partie intégrante de son environnement. Le rapport à la Nature dans les textes anciens comme le Rig Veda est ainsi bien moins anthropocentré que celui que nous avons dans nos cultures issues des religions monothéistes[2].

Le Dieu du christianisme crée le monde comme une production qui lui est extérieure, par petits bouts chaque jour. Spinoza qui à son époque a voulu s’extraire de cette vision en réintégrant Dieu dans la Nature a été excommunié… Il y a eu une vraie rupture au 18ème siècle, amorcée par la pensée de Descartes (1696-1650) pour qui l’Homme est « le seul maître et possesseur » de la Nature. La messe est dite : il y a d’un côté « les objets soumis aux lois de la physique » (c’est-à-dire la nature dont le corps humain) et de l’autre l’esprit, l’intelligence.
Cette vision structure et sous-tend notre façon de vivre, mais nous commençons à voir les limites de cette conception dualiste du monde. Elle nous propulse en effet à l’extérieur de la Nature et ce faisant nous propulse aussi à l’extérieur de nous-mêmes, dans un mental dont il est difficile d’être le maître. La pratique des asanas en tant que tentative pour renouer avec notre densité physique semble être un premier pas vers ce retour à la nature…
Le Yoga qui porte en lui l’idée d’ « union », pourrait peut-être nous permettre de retrouver le lien d’abord avec notre propre corps, puis avec la nature qui nous entoure et enfin avec notre véritable Nature, celle du Soi, éternel et immuable…

Comment le corps peut-il à la fois être le lien avec la Nature du dehors et la nature du dedans ?
La suite dans le prochain article

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[1] Cf. le Rig Veda (1.6.3) : “Nature’s beauty is an art of God. Let us feel the touch of God’s invisible hands in everything beautiful. By the first touch of His hand, rivers throb and ripple. When He smiles, the sun shines, the moon glimmers, the stars twinkle, the flowers bloom. By the first rays of the rising sun, the universe is stirred; the shining gold is sprinkled on the smiling buds of rose; the fragrant air is filled with sweet melodies of singing birds, the dawn is the dream of God’s creative fancy” (Rig Veda 1.6.3.)
[2] Nelson L.E. (2014), “Ecology”, in Jacobsen K. et al., Brill’s Encyclopedia of Hinduism,


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