Dans la tête d’un apprenti Yogi

Pincez-moi, je n’existe pas !

 

Lévitation

 

Déboires philosophico-Yogiques

 

Bon concrètement, on fait quoi quand est prof de yoga ? On se lève aux aurores en chantant des mantras, on passe des heures dans des postures invraisemblables avec un nénuphar posé dans les cheveux, on mange des graines à tous les repas et on ne stresse jamais ? Pas de bol, moi j’aime bien les nénuphars, mais j’aime aussi le chocolat…

 

Je rencontre plein de jeunes profs qui ont envie de se lancer en rêvant d’une vie plus tranquille « parce que c’est chouette d’avoir du temps pour soi… » ; des élèves qui me demandent  » mais tu fais quoi dans la journée ? » Moi aussi, au début, je me demandais comment vivait ma formatrice. Je l’imaginais des heures sur son tapis de yoga, se promenant dans la forêt en quête d’inspiration et d’illumination. Mais si je vous dis 20 heures pour écrire un article, vous pensez « slow-writting dans le respect du clavier d’ordinateur  » ?

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L’art du slow-writting

 

 » Je pensais que c’était automatique… »

« Quoi ?! Les mails qu’on reçoit c’est pas automatique ? » Au début, j’avais un peu envie d’étrangler tout ce monde qui niait avec tant d’ingénuité mon travail (mais étrangler les gens, ce n’est pas très yoga et c’est contre le fameux principe ahimsa  de non-violence…), alors du coup, je chantais des mantras pour faire passer, ou je tenais la planche ou je mangeais du chocolat.

Maintenant mon cœur rigole et embrasse tout ce qui se dit et tout ce qui vient. Parce que finalement, ce qui est important maintenant, ce n’est pas d’être saluée ou reconnue pour les heures passées à retrousser mes manches, mais de les retrousser en chantant (des mantras bien sûr – éventuellement New-Age même si le sanskrit c’est quand même mieux pour le karma…).

 

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« Sifflez en travaillant ! « 

 

Travail = peine / Mérite = souffrance ? 

Je crois bien que c’est très occidental de lier le travail à la peine et le mérite à la souffrance. Si tu aimes ce que tu fais et que tu y prends du plaisir, alors ce n’est pas du travail. Si tu ne souffres pas dans ce que tu fais alors tu ne mérites pas vraiment ton salaire (et au passage, l’argent c’est tabou et pas noble du tout)… Du coup, prof de yoga ce n’est pas un travail (ça, pour le coup, je suis d’accord, c’est vraiment beaucoup plus que ce que l’on entend généralement par « travail »). Et si ce n’est pas un travail, alors ce n’est pas sérieux et ça veut dire qu’un prof de yoga passe sa vie à siffloter le nez au vent et à méditer sur un tapis dernier cri (celui où il y a un super mandala chakra dessus).

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Le quotidien du prof de yoga

 

Changer de perspective pour être libre !

Mais tout ça, c’est une PERSPECTIVE ! C’est comme ça que j’ai été élevée par ma culture, mon époque, la société, ma famille… En Inde, les Sadhus (ceux qui se baladent en pagne avec un ruban dans les dreads et qui dédient leur vie à la contemplation) ne font strictement rien. Rien qui se voit en tout cas, et pourtant, il ne viendrait à personne l’idée de dire qu’ils ne font rien. C’est juste qu’ils se situent sur un autre plan : celui de l’être plutôt que celui du faire. Ce n’est ni mieux, ni moins bien, c’est juste une histoire de perspective et d’équilibre.

 

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Cette histoire de perspective, c’est bigrement intéressant (attention, ça tourne un peu philo parce que c’était quand même ça que je devais faire à la base – prof de philo). La perspective, ça veut dire que je peux choisir le monde dans lequel je vis ! Un caillou n’est ni lourd, ni léger en soi ; il est lourd ou léger pour quelqu’un. Du coup, le poids du caillou n’existe pas en vrai (vous êtes toujours là ?). 80 kg a beau être un poids objectif, le fait que ce soit lourd ou léger, ça ne dépend pas du poids, ça dépend de moi !

Et une grande partie du yoga me semble être là, dans l’idée de perspective : le monde n’existe pas réellement, pas « objectivement », il est toujours possible de lui donner la couleur que l’on veut (c’est pour ça que l’on fait la pose sur la tête ! Pour voir le monde à l’envers :-)). Je ne dis pas que c’est facile, je dis que c’est possible.

Et moi ? Est-ce que j’existe en vrai, est-ce que je suis une perspective ? Si vous vous pincez trop fort, vous allez vous faire mal, mais le vrai Moi ne se réduit pas à un corps. Je suis mon corps, et je suis aussi autre chose, je suis du spirituel qui fait l’expérience de la chair. Parce que contrairement à ce que l’on nous a fait croire pendant longtemps, la chair c’est chouette pour manger du chocolat et c’est surtout un lieu d’apprentissage exceptionnel ! C’est un fabuleux moyen d’accès au monde, à l’expérience et donc à l’apprentissage et à la progression. Et ça le yoga l’avait bien compris : le corps est la porte d’accès au spirituel ; chaque posture engage un passage du souffle différent et qui donne une vision du monde différente.

 

Aucun rapport dans le vécu de ces trois postures, chacune donne une vision différente de l’espace et agissent différemment sur le mental.

 

On part du plus grossier pour aller au plus subtil : comment veux-tu maîtriser ton souffle si tu ne maîtrises pas ta jambe ? Comment gérer ses émotions si on ne connaît pas son souffle et si on ne sait pas le guider [1] ? Comment méditer, être calme et heureux si on ne maîtrise pas ses émotions ? Alors il faut travailler tous les niveaux, tout le temps, étape par étape. Ça nous change quand même, nous Occidentaux, de dire que le spirituel est attaché à la matière… qu’il n’est pas si « pur » et désincarné que ça (le Tantra, le Tao et le reste ne me contrediront pas).

 

Intégrer au quotidien…

Ces idées, et bien d’autres tournent dans la tête de l’Apprenti Yogi, en quête de son chemin spirituel… Et l’effort, c’est d’intégrer tout ça au quotidien, parce qu’avoir Eckart Tolle dans sa bibliothèque ou dans sa tête, ça ne sert à rien. Donc oui, un apprenti Yogi ça stresse, ça s’énerve, et tout et tout, mais il y a toujours une petite voix qui lui rappelle que peut-être que quand il aura fini sa grosse crise de gros bébé qui fait plaisir à son ego, il pourra peut-être changer de perspective…

C’est dur au début (c’est dur tout le temps en fait :-)) mais on progresse quand même, parce qu’au début on travaillait à gérer le problème du petit pois dans le frigo alors que maintenant on arrive carrément à se mesurer à tout le plant de haricot. A un moment, le mental, mais aussi le ventre, le cœur, les tripes ont compris.  L’ego lâche l’affaire parce qu’il a compris que malgré tous les films d’horreur qu’il pouvait inventer personne ne le prenait plus au sérieux. Au fait, qui a décidé que la vie c’était sérieux ?

 

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Tout ce qu’il ne faut pas inventer pour avoir le droit tirer la langue  tranquillement 🙂

… et se déshabiller

Finalement, progresser, avancer, comprendre, apprendre, ce n’est pas vraiment avoir et engranger des connaissances. En Occident (encore un truc que j’ai reçu de ma culture, de mes mentors de la fac, de l’ENS, des grands penseurs… ) on vénère (vénérait ?) les Intellectuels, les Sachants, ceux qui peuvent citer de mémoire des pans entiers de Descartes, de Baudelaire, de Rumi, ou des textes védantiques (avec s’il-vous-plaît le chapitre, la page et l’édition). Mais là encore, c’est une accumulation d’objets, même si ces objets sont mentaux.

Schtroumph

 

Autrement dit, collectionner les Porches et les citations, ça revient au même. Et ce n’est pas parce que la collection de citation est une collection immatérielle qu’elle est spirituelle. Le spirituel est ailleurs, sur un autre plan que le mental, un truc loin de la tête et proche du corps. Un truc qui n’a rien à voir l’accumulation, la possession. C’est plutôt quelque chose qui est déjà là, que l’on recouvre de tonnes de couches (des poèmes de Baudelaire, des fausses croyances, des habitudes, des Porches…). Et notre travail est un travail patient, lent, de déshabillage. Il faut enlever nos couches, une par une, laisser partir les habitudes rassurantes et les croyances réconfortantes (le chocolat apaise tous les maux).

Bref, avancer, c’est accepter de perdre, d’avoir moins, d’enlever, d’abandonner, de laisser-partir. Et c’est tellement dur ! Et c’est tellement l’inverse de ce que l’on a l’habitude de faire !! Mais chaque micro-victoire, chaque déshabillage est un pas vers de plus vers Soi, un travail qui nous a appris plus que les centaines de pages intégrées par le mental.

 

« – Aujourd’hui je suis heureux parce que je laisse à mon fils moins de choses. »

Ils le regardèrent sans comprendre…

– J’ai accompli la tâche de mon père et de mon grand-père, mon fils, lui en est libéré. »

Luis Ansa, Les sept Plumes de l’Aigle.

 

Au début je pensais vous raconter comment ça travaillait un apprenti Yogi, les heures passées à écrire des articles, faire la compta, l’Urssaf, le référencement, mais je me suis ennuyée moi-même 🙂

mandala


6 réflexions sur “Dans la tête d’un apprenti Yogi

  1. Bonjour, merci pour cet article qui me fait decouvrir votre blog. Ça m’a fait rire ! Ça m’a rassurée aussi sur mes prises de tête…

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